Au Portugal, on mange deux fois plus de riz qu’en France, quatre fois plus que la moyenne européenne. Pourtant, les rizières qui alimentent ces habitudes alimentaires restent peu connues des voyageurs qui traversent l’Alentejo ou la péninsule de Setúbal. Les arrozais forment un paysage agricole à part entière, ni carte postale ni décor de fond.
Un paysage agricole façonné sur trois siècles
La riziculture portugaise remonte au 18e siècle. Elle repose sur un réseau de canaux d’irrigation et de digues construit progressivement le long des grands fleuves, avec une logique hydraulique qui reste visible aujourd’hui dans la géographie des exploitations.
Trois bassins structurent la production nationale : le Tage, le Mondego et le Sado. Ces zones concentrent 28 000 hectares de rizières, répartis entre deux variétés dominantes. Le riz Carolino, de type Japonica, occupe environ 22 000 hectares – c’est lui qu’on retrouve dans l’arroz de cabidela ou le caldo verde enrichi de riz. L’Agulha, variété Indica au grain long et fin, couvre les 6 000 hectares restants.
Le rendement moyen atteint 5,6 tonnes par hectare, un niveau solide pour une production pluviale encadrée par les cycles du Tage et du Sado. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques : ils placent le Portugal au rang de 4e producteur de riz de l’Union européenne.
Pourquoi le Portugal est-il le premier consommateur de riz en Europe?
Seize kilogrammes par habitant et par an : c’est la consommation moyenne au Portugal, soit quatre fois la moyenne de l’UE. Ce chiffre, documenté par le réseau Sustainable EU Rice, classe le pays en tête de la consommation européenne, loin devant la France ou l’Allemagne.
En 2023, la filière a produit 171 000 tonnes – dont 132 000 tonnes de Carolino, 36 000 tonnes de grain moyen ou rond, et 3 000 tonnes de long grain. Cette production couvre 55 % de la demande domestique, le reste étant importé principalement d’Asie et d’Espagne.
Le poids économique est réel. Le chiffre d’affaires agricole de la filière riz dépasse 55 millions d’euros, et la chaîne complète – transformation, logistique, distribution – génère environ 200 millions d’euros. Environ 10 000 personnes travaillent directement dans ce secteur, entre les quelque 2 000 agriculteurs, les 500 employés des dix rizeries du pays, et les filières connexes.
Les arrozais de Comporta : rizières entre pinèdes et Atlantique
Comporta se trouve à 120 kilomètres au sud de Lisbonne, sur la rive gauche de l’estuaire du Sado. Là, quelque 2 000 hectares de rizières s’étendent entre forêts de pins maritimes et dunes côtières. Le contraste visuel est saisissant : des nappes d’eau stagnante qui miroitent entre les rangées de pins, avec l’Atlantique en toile de fond.
Le calendrier cultural est simple à retenir. Les semences sont répandues en mai, non pas à la main ou par tracteur, mais par de petits avions qui volent à basse altitude au-dessus des parcelles inondées. La récolte intervient en septembre ou octobre, selon les parcelles et les conditions climatiques de l’année.
Ces arrozais sont inclus dans la Réserve Naturelle de l’Estuaire du Sado, créée en 1980 et étendue sur 23 160 hectares. Le site accueille 200 espèces d’oiseaux recensées, et le statut de zone de protection spéciale de l’estuaire encadre strictement les activités agricoles et touristiques. Si vous observez des aigrettes ou des spatules depuis la route, vous êtes probablement à la limite d’une parcelle en activité.
Comporta attire aussi pour l’immobilier : quel est le prix du marché?
Le Financial Times a donné à Comporta le surnom de « Hamptons portugaises ». Ce n’est pas une métaphore légère. En 2024, le prix moyen au mètre carré dans ce village atteignait 9 000 euros, en hausse de 28,5 % sur un an selon le portail MySweetImmo. Certaines propriétés, notamment les maisons de plain-pied avec accès aux dunes, dépassent les 15 000 euros du mètre carré.
Cette pression foncière s’exerce directement à la lisière des arrozais. Les terrains agricoles environnants suscitent des convoitises, et la tension entre valorisation touristique et préservation des usages traditionnels que l’on observe dans d’autres destinations balnéaires se joue ici en version accélérée.
Les agriculteurs locaux cultivent leurs parcelles entre des résidences secondaires à plusieurs millions d’euros. Le semis par avion, pratiqué chaque printemps, survole désormais des piscines à débordement à moins d’un kilomètre.
Les arrozais portugais tiennent aussi un rôle environnemental concret
Environ 15 000 hectares de rizières portugaises – soit près de 80 % des exploitations – sont gérés sans pesticides. Ce chiffre, rapporté par le réseau LeMoideMets, tranche avec l’image souvent négative de la riziculture intensive pratiquée en Asie du Sud-Est ou dans le delta du Pô.
Plus de 150 espèces d’oiseaux sont observables selon la saison dans les arrozais du Sado et du Tage. Les parcelles inondées créent des zones humides temporaires qui servent de halte migratoire pour les limicoles, les hérons et les spatules blanches. L’estuaire du Sado détient un statut de zone de protection spéciale au titre de la directive européenne Oiseaux.
Le modèle extensif pratiqué ici n’est pas idéalisé à tort. Il maintient des niveaux d’eau contrôlés qui bénéficient à la faune, sans pour autant sacrifier les rendements : 5,6 tonnes à l’hectare en moyenne, avec des exploitations viables économiquement. Dans la plaine du Mondego, comme sur certains terroirs agricoles de montagne européens, c’est souvent l’agriculture extensive qui maintient les paysages que le tourisme valorise ensuite.
Les arrozais ne sont pas en voie de disparition, mais ils subissent deux pressions simultanées : la concurrence des importations asiatiques à bas coût, et l’artificialisation progressive des terres autour de Comporta. Ce que vous voyez depuis la route de Carvalhal en septembre – ces bandes dorées entre les pinèdes – tient à un équilibre économique et réglementaire plus fragile qu’il n’y paraît.