Ce prénom qu’on lit sur les panneaux de rue, sur le fronton d’une université ou dans les couloirs du métro désigne toujours la même personne : Pompeu Fabra (1868–1948), linguiste barcelonais qui a codifié la langue catalane à une époque où elle n’avait ni orthographe officielle, ni grammaire unifiée, ni dictionnaire de référence. Son nom s’est imprimé dans l’espace public catalan parce que son œuvre a traversé une dictature — ce qui, en Catalogne, n’est pas une métaphore.
Le prénom lui-même mérite une seconde d’attention. Pompeu vient du latin Pompeius, rattaché à pompa, la procession solennelle. L’étymologie reste discutée — certains spécialistes y voient aussi une trace de l’osque pompe, « cinq » — mais le sens premier, celui de la procession grave et organisée, colle assez bien au personnage.
Un ingénieur qui a passé sa vie à fixer une langue
Pompeu Fabra naît le 20 février 1868 à Gràcia, alors commune indépendante, aujourd’hui quartier de Barcelone. Il est diplômé ingénieur industriel en 1891 — une formation qui lui donne une façon de travailler : rigoureuse, systématique, orientée vers des règles applicables. C’est cette même rigueur qu’il applique ensuite à la langue catalane, à une période où le catalan était parlé mais non normalisé, ce qui fragilisait son usage écrit et son enseignement.
En 1911, l’Institut d’Estudis Catalans (IEC) lui confie la direction de sa section philologique. Deux ans plus tard, en 1913, il publie les Normes ortogràfiques, approuvées par l’IEC : le catalan dispose enfin d’une orthographe officielle commune. En 1918, la Gramàtica catalana paraît — elle sera révisée sept fois jusqu’en 1933. En 1931, le Diccionari General de la Llengua Catalana devient la référence du catalan standard, et le reste jusqu’en 1995.
Trois décennies de travail, trois piliers. Pour une langue qui existait depuis des siècles mais qui manquait d’un cadre écrit unifié, c’est une construction considérable.
Ce que la dictature n’a pas réussi à effacer
En 1939, la guerre civile espagnole est perdue pour le camp républicain. Fabra a 71 ans. Il choisit l’exil et s’installe à Prades, dans les Pyrénées-Orientales, côté français. Il y continue son travail jusqu’à sa mort, le 25 décembre 1948.
Pendant ce temps, en Espagne, la dictature franquiste interdit le catalan dans l’espace public, à l’école, dans l’administration. L’objectif est clair : faire de l’espagnol la seule langue du pays. Les normes établies par Fabra auraient pu disparaître avec lui. Elles ne disparaissent pas. Elles circulent clandestinement — dans des cercles familiaux, des réseaux culturels, des publications souterraines — et survivent à trente-six ans de pression.
Quand la dictature prend fin en 1975, le catalan ressurgit avec ses règles intactes. C’est ce moment-là qui explique le statut particulier de Fabra en Catalogne : son travail n’a pas seulement normalisé une langue, il a résisté à une tentative d’effacement. Un grammairien qui devient figure culturelle, c’est rare ; un grammairien dont l’œuvre survit clandestinement à une dictature, c’est autre chose.
Les lieux qui portent son nom aujourd’hui
Selon où vous vous trouvez en Catalogne, le point de contact avec ce nom change.
À Barcelone, le plus visible est l’Université Pompeu Fabra (UPF), fondée en 1990, dont les campus occupent plusieurs bâtiments du centre et du front de mer. Le nom apparaît aussi sur des rues et des parcs dans différents quartiers de la ville.
À Badalona, municipalité au nord de Barcelone desservie par le métro, une station porte directement le nom Pompeu Fabra. Si vous transitez par là, c’est probablement là que vous avez vu le nom pour la première fois.
Dans les deux cas, le nom sur le panneau dit la même chose : une communauté qui a choisi de rappeler, par la toponymie, que sa langue a failli être effacée et qu’un homme a contribué à l’en empêcher.
Si vous êtes à Barcelone et que vous voulez donner un sens concret à ce que vous venez de lire, le campus Ciutadella de l’UPF, dans le quartier du même nom, est accessible sans démarche particulière. À Badalona, la station de métro est le repère le plus immédiat. Ni visite guidée, ni billet — juste un nom sur un quai qui prend un sens différent une fois qu’on sait ce qu’il désigne.